LE BOIS " DES BERCEAUX "
De hauts arceaux de charmille
Qu'on taille à chaque printemps,
Où se serre la ramille
Autour de troncs de cent ans,
Des ormes aux graines fauve
Et d'élégants acacias
Qui balancent leurs fleurs mauves
Sur un fond de noirs thuyas ;
Au moindre souffle palpite
Ce tremble à feuilles d'argent ;
En ce chêne altier habite
Le ramier au cou changeant ;
Ici le soleil attise
L'écorce des pins du Nord
Ou la grappe du cytise
Qui tombe en averse d'or ;
Plus loin fleurit l'églantine
Près des baies du merisier,
Et l'odorante aubépine
S'allie au genévrier ;
Des jacinthes violacées
Luisent sous de fins rayons ;
Des viornes enlacées
Attirent les papillons ;
Sous le poids de ses clochettes
S'incline le blanc muguet ;
Teintées d'ocre, mais discrètes,
Des girolles font le guet ;
Et partout dans la ramure
Résonnent des chants d'oiseaux,
Un doux zéphyr y murmure . . .
Tel est le bois des Berceaux.
Dans les histoires antiques
On lit qu'en ces lieux charmants
Des fées bonnes et rustiques
Faisaient leurs enchantements ;
A ce berceau de verdure
Les parents des nouveau-nés
Portaient leur progéniture
Dans des berceaux bien ornés ;
Lors les fées, dans l'atmosphère
Volontiers se laissaient voir,
Et chacune venait faire
Un don selon son pouvoir.
Un jour des parents amènent,
Dans un berceau tout fleuri,
Un bébé rose et amène
Qui sommeille ou qui sourit.
Les fées paraissent, dociles,
Sans trop se faire prier,
Tenant dans leurs mains graciles
Des verges de coudrier.
L'une dit : " Tu seras belle ",
L'autre dit : " L'on t'aimera ;
Celui que ton cœur appelle
A tes charmes cédera " ;
Une autre : " D'une voix douce,
Romances tu chanteras ";
La dernière : " Sur la mousse
Fleurettes tu cueilleras. "
Mais pour compléter la noce,
Hélas ! il manquait encor
La célèbre Carabosse
Qui jette le mauvais sort.
Cette fée, habile à nuire,
Est de ces esprits malsains
Qui n'ont plaisir qu'à détruire
Le bien fait par leurs voisins.
Elle avait pris pour tanière,
Au temps où ce conte advint,
Une sordide chaumière
Au bord d'un profond ravin.
Si l'on sonnait à sa porte
Il en fallait écarter
L'araignée et le cloporte
Qui la savaient bien garder.
Elle était vieille et bossue,
Le nez, le menton crochus,
La main noirâtre et ossue,
Les membres comme perclus.
Son caractère incommode
Effrayait les couturiers :
Elle se créait sa mode
Que point n'imagineriez.
Sachant donc qu'était prochaine
La tête d'un nouveau-né,
C'était son devoir de haine
Que d'aller l'empoisonner.
Vite elle se met en route
Emportant un oeuf pourri,
Du lard, une vieille croûte
Et son putois favori.
Grâce à sa robuste canne
Elle avance en boitillant
Avec le nez qui ricane
Et le dos se tortillant ;
En chemin elle marmotte
Du latin à son putois ;
Enfin, couverte de crotte,
Elle arrive au joli bois.
Les fées, qu'elle a fait attendre,
La saluent avec respect.
Elle guigne l'enfant tendre
Qui pleurniche à son aspect.
Déjà sa main sur la tête
Étend le bâton noueux,
Et déjà sa bouche est prête
A vomir de méchants vœux ...
A ce moment des abeilles
Butinaient sur des tilleuls
Ou sur les fleurs des corbeilles
Qu'offrent aux fées leurs filleuls ;
Voyant le mal qui menace
L'aimable enfant de huit jours,
Elles s'assemblent en masse
Pour voler à son secours.
Devant la vieille à l'œil louche
Formées en vifs tourbillons,
Elles vont jusqu'à sa bouche
Y planter leurs aiguillons.
" La peste ! hurle la fée
Dans un horrible sursaut,
Je dois d'une lèvre enflée
Jeter le sort au berceau. "
" Ah ! tu crois que de la sorte,
Vermine, je me tairai ;
Que non ! Carabosse est forte ;
Quand même je parlerai ! "
Mais sa douleur croit, empire,
Altère sa diction,
Et le mal qu'elle veut dire
Devient bénédiction.
Carabosse avait trois vœux. Elle voulait dire :
1° " Des envieux te feront maints sévices " ; elle
dit : " Des gens pieux t'offriront maints services " ;
2° " A 20 ans ta beauté s'évanouira " ; elle dit ;
"... s'épanouira " ; et 3° « De la morsure d'un serpent
tu périras "; elle dit : " ... tu guériras. "
Tous, excepté Carabosse,
Perçurent ces changements ;
Les fées, d'un air un peu rosse,
Lui firent leurs compliments.
Elle rentre en sa chaumière
La tête comme un melon,
Ne voulant voir la lumière
Qu'au bout d'un temps assez long.
Ce jour, digne qu'on l'honore,
Vit l'esprit du mal vaincu.
La chaumière existe encore
Où Carabosse a vécu.
En face de son repaire,
Au creux moussu d'un rocher,
Les bonnes fées ont fait faire
Un confortable rucher,
Pour que l'abeille ténue,
Par la douceur de son miel,
Sans la piquer atténue
Ce que son cœur a de fiel.
. 1947 .